La guerre d'Espagne : prologue de la Seconde Guerre mondiale ? (1/4)
Il y a 90 ans, la guerre d'Espagne (1/4). À l'été 1936, le coup d'État lancé par Francisco Franco plonge l'Espagne dans une guerre qui dépasse rapidement ses frontières. Les militaires insurgés, soutenus par Hitler et Mussolini, et les républicains, abandonnés par les démocraties occidentales, s'opposent dans un conflit qui pour certains apparaît comme annonciateur de la Seconde Guerre mondiale.
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Ce n’est pas sur le sol ibérique, mais au Maroc, le 17 juillet 1936, que les prémices de la guerre d’Espagne débutent. Un coup d’État militaire y est lancé depuis l’enclave espagnole de Melilla contre le gouvernement républicain du Front populaire. Ce soulèvement a été planifié depuis des mois par le général Emilio Mola.
Le lendemain, l’insurrection s’étend à l’Espagne. "Ce coup d’État a été préparé dès le moment même de la proclamation de la République en 1931", explique l’historienne Matilde Eiroa San Francisco, professeure à l'Université Carlos III de Madrid. "Les monarchistes commencèrent à conspirer, rejoints par les carlistes, les phalangistes et les soldats. En d'autres termes, il s'agissait d'une conspiration monarchique-militaire-fasciste", précise cette spécialiste du franquisme.
Ce coup d’État n’est pas un succès immédiat. Les Républicains résistent, tandis que les putschistes prennent le contrôle d’un tiers du territoire. Deux camps s’opposent alors. Aucun ne veut céder. Le pays s’embrase.

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Le soutien de l’Italie et de l’Allemagne
Mais, très vite, ce conflit national prend un accent international en raison de sa forte connotation idéologique. "La guerre civile espagnole fut 'pré-internationalisée' grâce au soutien de Mussolini aux conspirateurs. C'est pourquoi ce conflit est aujourd'hui plus communément appelé guerre d'Espagne, car ce ne sont pas seulement les citoyens espagnols dans leurs armées qui se sont affrontés. Les forces fascistes internationales étaient aussi opposées à la démocratie républicaine", décrit Matilde Eiroa San Francisco.

Dans les années 1930, l’Italie fasciste de Mussolini finance déjà la phalange, l’un des partis fascistes espagnols. Lors de l’insurrection, les insurgés bénéficient toujours de ce soutien, mais également de celui de l’Allemagne nazie. Dans les premiers jours du coup d’État, Hitler et Mussolini envoient notamment des avions au général Francisco Franco, l'un des initiateurs de l'insurrection, pour qu’il puisse transférer des hommes depuis le Maroc vers l'Espagne. "Cela a été le premier pont aérien de l’histoire qui a permis de faire passer les meilleures troupes des insurgés situées en Afrique dans le Maroc colonial jusqu’à la péninsule. Cela a eu un rôle absolument décisif dans les premières semaines du conflit", estime l’historien Pierre Salmon, co-auteur de l’ouvrage "La guerre d’Espagne, 1936-1939, la démocratie assassinée" (Éditions Tallandier).
Ce soutien ne faiblit pas tout au long de la guerre. "C’est une aide fondamentalement idéologique, notamment du côté de l’Italie. Il y a vraiment une mission de fascisation de la Méditerranée qui est menée de pair avec cette intervention", insiste Pierre Salmon.
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La non-intervention de la France et de la Grande-Bretagne
Dans le camp adverse, la République se trouve dans une situation beaucoup plus délicate. La France, dirigée alors par le Front populaire de Léon Blum, et la Grande-Bretagne décident de ne pas intervenir dans le conflit. "Demandez-vous, une fois la concurrence des armements installée sur le sol d'Espagne quelles peuvent être les conséquences pour l'Europe entière", déclare alors en septembre 1936 le président du Conseil français.
Comme le souligne Pierre Salmon, cette décision reflète "une peur d’une guerre mondiale". "Il y a aussi eu une peur d’une contagion révolutionnaire. Il y avait alors tout un lot de préjugés négatifs à l’égard des Espagnols, considérés comme un peuple sanguin incapable de se contrôler et en proie à la violence. En France à l’époque, aussi bien du côté des socialistes que des communistes, on était plutôt sur des réformistes qui ne voyaient pas forcément la révolution d’un très bon œil", précise-t-il.
Mais la posture des gouvernements n’est pas forcément celle des populations. Dès le déclenchement du coup d’État, des volontaires étrangers partent se battre en Espagne en faveur de la République. "Les premiers à avoir traversé les Pyrénées ce sont des Espagnols d’origine qui vivaient en France, mais aussi des réfugiés allemands. Leur motivation était avant tout de lutter contre le fascisme", raconte Claire Rol-Tanguy, secrétaire générale de l'Acer (Les Amis combattants en Espagne républicaine). Le futur ministre de la Culture André Malraux, avec le soutien implicite de Pierre Cot, ministre français de l’Air, constitue même une escadrille aérienne et dirige des missions de bombardements.

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Les brigades internationales
Mais, rapidement, ces départs spontanés sont encadrés en France par le Parti communiste. Les instances du Komintern, l'Internationale communiste, sous l’impulsion de Maurice Thorez, le secrétaire du PC français, étudient la création d’une organisation internationale de volontaires. En octobre, les brigades sont officiellement créées avec l’aval du gouvernement espagnol. Les Français disposent de l’effectif le plus important avec près de 10 000 personnes sur un contingent de 35 000 volontaires venus de 53 pays.
Parmi eux figure Henri, le père de Claire Rol-Tanguy. Ouvrier métallurgiste, ce militant communiste fait tout pour rejoindre l’Espagne. Il devient alors commissaire politique dans la 14e brigade nommée La Marseillaise. D’abord cantonné à l’arrière, il fait l’apprentissage du feu en 1938. Blessé par une mitrailleuse dans le haut du bras sur le front de l’Ebre, il conservera la balle toute sa vie.

Beaucoup de ses camarades n’ont pas cette chance. Près de 3 000 Français perdent la vie lors des affrontements entre républicains et franquistes. "Ils ont participé à tous les combats de l’armée républicaine. Ils étaient nombreux au début, mais cela a été en s’amenuisant. La bataille de l’Ebre a été spécialement dure. Le bataillon de Paris y a été décimé", décrit Claire Rol-Tanguy.
À la suite de cette bataille devenue emblématique de la Guerre d’Espagne, la situation se fait de plus en difficile pour les Républicains. Malgré tout, le gouvernement espagnol décide de dissoudre les brigades internationales avec l’aval de Moscou. "Il a fait un coup de poker en se disant que s’il retirait tous les étrangers du territoire des Républicains, les autres allaient faire pareil. Évidemment, Hitler, Mussolini et Franco ne l’ont pas fait", explique la secrétaire de l’Acer.
Le 28 octobre 1938, les brigadistes défilent une dernière fois à Barcelone. Pour eux, ce retrait est un déchirement. "On n'osait pas encore croire à la défaite de la République, mais enfin, on vivait quand même son drame intensément et nous avions gros cœur de quitter le combat.", a ainsi raconté Henri Rol Tanguy en 1993 à France Culture.

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Le premier champ de bataille de la Seconde Guerre mondiale ?
Dans l’autre camp, Allemands et Italiens restent. Au total, les forces franquistes reçoivent l’assistance de près de 200 000 hommes et d’un équipement militaire de qualité. Ce soutien se solde par la victoire des insurgés en avril 1939 et l'établissement d'une dictature dirigée par Francisco Franco jusqu'à la mort du "Caudillo" en 1975.
"Le fascisme italien et le nazisme ont utilisé la guerre d’Espagne pour tester des armes et des techniques de guerre comme les bombardements aériens sur la population civile comme à Barcelone, Granollers ou Guernica. Et l’Union soviétique va utiliser la même guerre pour éliminer des ennemis politiques comme, par exemple, les trotskistes", relate ainsi l’historien Alfons Aragoneses professeur d'histoire du droit à l'université Pompeu Fabra (UPF) de Barcelone. "Les pays démocratiques ont décidé de ne pas intervenir pour ne pas provoquer une guerre à échelle européenne mais la guerre d’Espagne préparait, politiquement et militairement, la Seconde Guerre mondiale", ajoute-t-il.

Sa consœur, Matilde Eiroa San Francisco, va plus loin et n’hésite pas à dire que la guerre d’Espagne a été la première bataille de la Seconde Guerre mondiale "à la fois à cause des forces internationales qui y sont intervenues et à cause de l'armement, des stratégies et du traitement infligés aux vaincus".
Leur confrère français, Pierre Salmon, se veut plus mesuré. Pour lui, il ne s’agit pas d’une répétition : "On n’a pas tous les protagonistes, notamment les Américains. Le rôle de la marine y est beaucoup plus limité et les blindés sont employés dans des proportions vraiment moindres. Cela n’a rien à voir avec les batailles de la Seconde Guerre mondiale".
L’historien français préfère parler de seuil : "La guerre d'Espagne se place dans un temps de dérèglement des relations internationales et d'augmentation de multiplication des conflits armés. Dès le début des années 1930, il y a le Japon contre la Chine ou encore l’invasion de l’Éthiopie par l’Italie. L'Espagne arrive à un moment de tensions toujours plus fortes, avec des armées toujours plus violentes et toujours plus directes. Il faut plutôt penser en termes de continuité plutôt qu'en terme de comparaison".
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"Le même ennemi implacable"
Cette continuité est aussi celle affichée par les anciens brigadistes. Lorsqu’éclate la Seconde Guerre mondiale, Henri Rol-Tanguy reprend le combat. Mobilisé en 1939 dans l’armée française, il refuse la défaite après l’armistice demandé par le Maréchal Pétain. Il entre dès le mois d’octobre 1940 dans la clandestinité et participe à la mise sur pied de l'Organisation spéciale (OS), mouvement communiste chargé de l'action directe et du sabotage, et exerce des responsabilités au sein du PCF parisien.
"Mon père me disait que ce n’était pas le même type de guerre car il se retrouvait souvent seul et il devait tout le temps regarder s’il n’était pas suivi. Mais ce sont les mêmes raisons qui l’avaient fait s’engager en Espagne et continuer dans la Résistance. Pour lui, c’était le même ennemi implacable", dépeint sa fille Claire.
Pour preuve, il prend le pseudonyme de Rol en hommage à Théo Rol un camarade tombé en 1938 en Espagne. Nommé chef régional des Forces françaises de l'intérieur (FFI) d’Ile de France, il commande l’insurrection de Paris en août 1944 depuis son PC souterrain de la place Denfert-Rochereau. Il assiste alors à l’arrivée des républicains espagnols de la 2e DB, les premiers à pénétrer dans la capitale française. "Pour lui, la boucle était bouclée. Il me le racontait tout le temps. Il aimait rappeler qu’avant de participer à la Libération de la France, ces gars avaient été avec lui à Madrid pour défendre la ville", résume Claire Rol-Tanguy.

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Devenu colonel, l’ancien ouvrier métallurgiste devient l’un des acteurs majeurs de la Libération. Il assiste à la préfecture de police de Paris à la signature de l'acte de reddition sans condition des forces allemandes du général Von Choltitz et contresigne lui-même un des exemplaires.
Interrogé en 1996 par le journal l’Humanité, Henri Rol-Tanguy avait pourtant confié que ce n'était pas l'événement qui l'avait le plus marqué : "Sachez que c’est l’Espagne et notre combat précurseur contre le fascisme qui demeurent en première place dans ma mémoire. Nous avions compris avant l’heure que Franco et Hitler préparaient en Espagne la tragédie qui allait suivre. C’est là-bas que j’ai appris à me battre contre le fascisme."
"Sauvez mon petit !" : l'accueil des enfants espagnols en France pendant la guerre civile (2/4)
Il y a 90 ans, la guerre d'Espagne (2/4). Au cours de ce conflit, près de 15 000 enfants originaires de la zone républicaine ont été envoyés en France. Ces "enfants de la guerre" ont été placés dans des familles d'accueil ou dans des colonies créées pour eux. Un ouvrage lève aujourd'hui le voile sur cette opération humanitaire méconnue.
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"Valence, Alicante, Barcelone, Bilbao ! De petits enfants sont là, par milliers, échappés à l’horreur des villes détruites, sauvés comme par miracle des bombardements. Ils ont été recueillis hâtivement dans des campements provisoires, où leur vie est encore faite de privations. Il faut sauver ces innocents et les arracher à la grande tourmente qui dévaste leur pays." En avril 1937, un tract est édité à l'occasion de la Journée pour l’enfance espagnole. Il appelle les Français à la générosité. L’objectif : recueillir de l’argent pour accueillir des enfants espagnols touchés par la guerre civile qui oppose républicains et militaires insurgés depuis juillet 1936.
Pour toucher la corde sensible, le tract affiche le visage d’une femme éplorée déformée par l’angoisse et tenant son petit garçon. "Sauvez mon petit !", peut-on ainsi lire en grand. Pour convaincre, le document décrit aussi les opérations d’accueil déjà menées : "Deux camps dans les Pyrénées-Orientales, à Port-Vendres et à Prats-de-Mollo, sont ouverts, où plus de quatre cents enfants séjournent quelques semaines. À Grenoble, un camp de cinquante lits reçoit également les petits. Dans quelques jours, trois cents enfants venus de Barcelone seront reçus à Yssingeaux, dans la Haute-Loire, et à Pavezin, dans la Loire."

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"Une histoire qui a été oubliée"
Entre 1936 et 1939, près de 15 000 enfants originaires de la zone républicaine ont trouvé refuge en France. Dans son dernier ouvrage "La Cause des enfants. Humanitaire et politique pendant la guerre d’Espagne" (éd. anamosa), l’historienne Célia Keren lève le voile sur cet épisode ignoré de la guerre d’Espagne.
"En France, c’est une histoire qui a été oubliée, car elle n’entre pas dans les récits canoniques de la guerre d’Espagne, de l’engagement antifasciste, de la révolution sociale ou de la dénonciation de la non-intervention. Quand on pense à la guerre d’Espagne en France, on pense aux Brigades, au '¡No pasaran!' antifasciste, à la révolution à Barcelone, à des femmes en bleu de travail, cigarette au bec et mitraillette à l’épaule", estime cette maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l’Université de Versailles - Saint-Quentin-en Yvelines (UVSQ). "En outre, le souvenir des 15 000 enfants accueillis en France pendant la guerre d’Espagne a été écrasé par l’arrivée de près d’un demi-million de réfugiés en à peine quelques jours au début de l’année 1939 – ce qu’on a appelé la ’Retirada’ –, puis par les événements de la Seconde Guerre mondiale", ajoute-t-elle.

Pour combler ce manque dans l’historiographie, Célia Keren a donc étudié cette opération humanitaire d’envergure. Celle-ci commence au début du mois d’août 1936, seulement deux semaines après le déclenchement de la guerre. "Elle vient d’abord des milieux communistes, et en particulier de petites associations de secours à l’enfance complètement rattachées au Parti. Très vite, un premier comité se forme, des familles françaises se portent volontaires… mais ce premier projet ne va pas aboutir", explique l’historienne.
Il faut attendre l’automne 1936 pour qu’un Comité d’accueil aux enfants d’Espagne (CAEE), coprésidé par la Confédération générale du travail (CGT) et la Ligue des droits de l’Homme (LDH), voie enfin le jour, alors qu’éclate la bataille de Madrid pendant laquelle la population civile de la capitale assiégée, en particulier ses enfants, doit être évacuée.

Pour le camp républicain, l’expatriation des enfants espagnols devient alors "particulièrement opportune", comme le souligne Célia Keren : "Cela permet de régler un potentiel problème logistique et humanitaire, d’une part, et aussi d’alimenter la bataille internationale de propagande que les républicains livrent aux militaires rebelles, en exposant aux yeux du monde les souffrances qu’ils font courir aux enfants et les mesures déployées par la République et ses alliés pour les sauver."
Dans le même temps, d’autres pays proposent leurs services. La Belgique reçoit plus de 5 000 enfants, le Royaume-Uni, près de 4 000, l’URSS, 3 000, le Mexique, environ 450, le Danemark, une centaine, et la Suisse, une cinquantaine.
Ce type d’évacuation n’est pas nouveau. Lors de la Première Guerre mondiale, des pays européens ont déplacé des enfants par milliers au sein de leur territoire national, mais aussi vers des pays neutres. Par ailleurs, une tradition issue de la gauche syndicale et socialiste européenne est celle de "l’exode des enfants". "Il s’agissait d’aider les ouvriers et les ouvrières pendant les grèves très dures et très longues qui se multiplient à la Belle Époque en prenant en charge leurs enfants. Ceux-ci étaient placés, le temps du conflit, dans des familles ouvrières, qui vivaient souvent très loin, parfois à l’autre bout du pays", relate l’autrice de "La Cause des enfants". "Les dirigeants de la gauche française des années 1930, comme Léon Jouhaux ou Victor Basch, qui organisent l’évacuation des enfants espagnols en 1936, connaissent bien cette tradition car ils ont eux-mêmes contribué à l’organisation de ces exodes d’enfants de grévistes dans les années précédentes", précise-t-elle.
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"Tous les petits ont grossi"
En janvier 1937, les premiers enfants espagnols traversent donc les Pyrénées. Le gouvernement de la République espagnole s’occupe de les inscrire, de les regrouper et de les acheminer jusqu'à la frontière, tandis qu'ils sont pris en charge en France par le Comité d'accueil, principalement composé de responsables locaux de la CGT. Après quelques semaines dans des centres de transit, ils sont répartis soit dans des familles d’accueil, soit dans des maisons d’enfants. "Ce deuxième mode d’accueil est rapidement préféré par le gouvernement espagnol car il permet d’entretenir la culture, la langue et le patriotisme des enfants, mais il est beaucoup plus cher que le placement en famille", note Célia Keren.
Selon l’historienne, le programme d’évacuation devient rapidement très populaire : "Des milliers de familles inscrivent leurs enfants pour un départ, car les conditions de vie à l’étranger sont réputées, à raison, bien meilleures que dans l’Espagne en guerre, où les enfants évacués de Madrid ou d’ailleurs sont aussi placés dans des familles ou des colonies situées loin du front, en Catalogne ou sur la côte valencienne."
Une série d’articles publiés en avril 1937 dans le quotidien anarchiste El Sindicalista met ainsi l’accent sur les bienfaits sanitaires de cette évacuation. "Tous les petits ont grossi. Leurs yeux sont ouverts, brillants et joyeux, et leur peau arbore cette teinte bronzée particulière que procurent la santé et la vie dans la nature", raconte une responsable du ministère espagnol de la Santé et de l'Assistance sociale après avoir visité le camp de la Mauresque à Port-Vendres.
Célia Keren remarque aussi que, dans l’ensemble, les enfants ont été "bien accueillis", et "même choyés". "Dans le souvenir de plusieurs de ces anciens enfants évacués, ces années en France ont constitué une parenthèse enchantée entre la guerre d’Espagne et la Seconde Guerre mondiale. Mais il y a aussi eu, inévitablement, des violences, physiques, psychologiques ou sexuelles, même si les sources en font peu état", tient-elle à préciser.

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La fin des évacuations
Pourtant, entre octobre 1937 et juin 1938, les départs cessent. Pour l’historienne, plusieurs raisons expliquent cet arrêt : "Le ministère espagnol de l’Instruction publique, qui a complètement pris le contrôle des évacuations à cette date, craint la 'dénationalisation' des enfants expatriés. Plus globalement, les responsables ministériels ont l’impression que les comités étrangers, à commencer par le Comité d’accueil de la CGT, se sont approprié les enfants d’Espagne et font ce qu’ils veulent avec, qu’ils les placent et les déplacent à leur guise – alors que, pour les Espagnols, ces enfants appartiennent avant tout à leur nation."
Des tensions se font aussi sentir tout spécialement autour de l’évacuation des enfants basques. "Le Pays basque républicain est politiquement dominé par les nationalistes basques – des hommes assez conservateurs et surtout très catholiques, qui souhaitent que les enfants basques soient accueillis par des catholiques, et non par la gauche marxiste et anticléricale", explique Célia Keren. Le pape Pie XI lui-même se montre préoccupé par leur sort et, après la conquête du Pays basque par les franquistes, il envoie un délégué à Bilbao. Celui-ci prend d'emblée parti pour les insurgés et appelle à un retour des enfants dans leurs foyers et dans leur pays.
Malgré ces polémiques, les évacuations sont relancées au printemps 1938, alors que la situation militaire et humanitaire s’aggrave pour le camp républicain. Mais à l’arrêt des combats au début de l’année 1939, à la suite de la victoire du camp franquiste, l’opération est arrêtée. Les premières demandes de rapatriement ont lieu et la majorité des enfants retournent dans leur pays.
"Tous les enfants ne sont cependant pas rapatriés en Espagne. D’abord, un certain nombre d’entre eux retrouvent leurs parents ou des membres de leur famille en France en 1939 : leur trajectoire rejoint alors celle des réfugiés de la Retirada. Certains restent en France, beaucoup retournent en Espagne plus ou moins par choix, certains repartent, notamment en Amérique latine", précise l’historienne. "Enfin, un nombre inconnu d’enfants reste en France : c’est surtout le cas de ceux dont le rapatriement n’est demandé par personne en Espagne, et qui sont dans des familles d’accueil qui souhaitent les garder."

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Une compassion qui a changé
Peu à peu, le souvenir du passage de ces 15 000 petits Espagnols s’est estompé. "La plupart de ces enfants sont morts désormais, mais je suis en contact avec plusieurs de leurs descendants. Il y en a plus que ce que l’on croit, et beaucoup d’entre eux vivent en France : soit parce que leurs parents ou leurs grands-parents ne sont jamais repartis, soit – et c’est courant – parce qu’ils ont réimmigré en France à l’âge adulte dans les années 1950 ou 1960", a pu observer Célia Keren.
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les déplacements humanitaires d’enfants sans leurs parents ont cessé, les séparations familiales étant vues "comme politiquement, socialement et psychologiquement néfastes", selon l’historienne. Quatre-vingt-dix ans plus tard, l’organisation d’une telle opération d’évacuation semble aujourd’hui assez improbable malgré les crises humanitaires qui frappent de très nombreux pays en guerre.
Pour cette spécialiste des formes de solidarité, notre compassion a également changé. "Dans les années 1930, on pouvait se sentir proche des gens, et donc solidaires, parce qu’on partageait toutes sortes d’identités : une identité de classe, de métier, de religion, d’idéologie", juge Célia Keren. "Ce constat amène à s’interroger sur l’efficacité des discours humanitaires désincarnés : la simple appartenance commune au genre humain est-elle vraiment suffisante pour fonder une solidarité en actes, c’est à-dire pour mobiliser, et pour maintenir la mobilisation ? Ne serait-il pas bon de raviver toutes ces solidarités, qui ne dépendaient pas uniquement du nombre de kilomètres qui nous séparent des autres ?"
Pour ne plus baisser la tête : à la recherche des disparus de la guerre d'Espagne (3/4)
Il y a 90 ans, la guerre d'Espagne (3/4). Quatre-vingt-dix ans après le début de ce conflit, des milliers de familles sont toujours à la recherche de leurs morts. Plus de 100 000 disparus n'ont toujours pas été identifiés, en grande majorité victimes de la répression franquiste. Des fouilles permettent aujourd'hui à leurs descendants de retrouver leurs restes et de les inhumer dignement.
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Il aura fallu quatre-vingt-dix ans pour qu'Antonio Carrascal Lema retrouve enfin les siens. Lors d’une cérémonie organisée le 25 mai 2026 à Zufre, dans la province de Huelva en Andalousie, les restes de cet homme assassiné le 29 septembre 1936 ont été remis à sa famille. "Nous sommes profondément heureux. Ce n’est que justice. Nous avons pu l’enterrer auprès de sa femme et lui offrir une sépulture à son nom", se réjouit sa petite-fille, Adela.
Marié et père d’une petite Josefa, Antonio Carrascal Lema était ouvrier agricole dans ce village d’Andalousie. Lorsqu’éclate la guerre d’Espagne en juillet 1936, ce membre de l’Union générale des travailleurs, le syndicat proche du Parti socialiste espagnol, est également conseiller municipal. Dans le viseur des insurgés militaires qui ont lancé un coup d’État contre le gouvernement républicain, il fuit rapidement vers une autre ville. "Mais peu après l’arrivée des rebelles, ils l’ont retrouvé et emmené à Zufre pour l’exécuter", raconte Adela.

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"Triompher de l'oubli"
Pendant des décennies, cette Espagnole a su peu de choses sur le passé de sa famille. "C’était un traumatisme profond et un secret en raison de la douleur et de la souffrance causées par sa mort", décrit la descendante d’Antonio Carrascal Lema. "Notre famille avait quelques pistes sur son lieu d’inhumation, mais rien de certain. Nous avons passé des années à chercher, mais c'était impossible car, lorsque nous posions des questions, on ne nous donnait aucune information. À la mairie, on nous a dit que les archives contenant les documents avaient été brûlées".
Mais en 2024, un coup de téléphone brise le silence. Des fouilles ont permis de découvrir dans le cimetière de Zufre les restes de neuf personnes réparties dans deux tombes. Grâce à un test ADN effectué sur sa fille Josefa, toujours en vie, Antonio Carrascal Lema est formellement identifié. "Il repose désormais en paix. Nous avons triomphé de l’oubli", insiste Adela.

Pendant neuf décennies, Antonio Carrascal Lema a fait partie de l’immense cohorte des disparus de la guerre d’Espagne. Selon les estimations, ce conflit qui a duré officiellement de 1936 à 1939, mais dont l’état de guerre est resté en vigueur jusqu’en 1948, a fait au moins 500 000 morts et autant d'exilés. "Cela représente 150 000 morts au combat et pour le reste, ils ont perdu la vie lors des bombardements, lors de la répression ou en raison de la famine", dénombre l’historien Alfons Aragoneses, professeur d'histoire du droit à l'Université Pompeu Fabra (UPF) de Barcelone.
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Plus de 100 000 disparus
Selon les chiffres les plus récents, 150 000 personnes ont été victimes des insurgés militaires, tandis que 50 000 ont été tués par les républicains. Beaucoup ont fini dans des fosses communes ou dans des tombes anonymes. Plus de 100 000 disparus de la guerre civile espagnole n'ont toujours pas été identifiés. "Nous ne connaissons pas le nombre exact. Il y a eu de nombreuses morts officieuses dans les deux camps", précise l’historienne Matilde Eiroa San Francisco, professeure d'histoire à l'Université Carlos III de Madrid.
À la fin de la guerre à la suite de la victoire du camp franquiste, les disparus des deux camps n’ont pas été traités de la même façon. "Les corps de ceux exécutés par les républicains ont été exhumés, identifiés et les restes remis à leurs familles. Ils ont reçu des funérailles dignes et leurs proches ont pu faire leur deuil", relate cette spécialiste de l’Espagne sous le régime de Franco. "Ceux qui ont été fusillés par les insurgés ont été laissés dans les fosses communes car les autorités franquistes les considéraient comme des criminels. C’étaient des ‘hordes rouges’ coupables de tous les maux survenus en Espagne. Leurs familles ne pouvaient pas et ne voulaient pas réclamer leurs corps car elles craignaient des représailles".

Malgré les risques, certains proches de victimes de la répression franquiste ont tenu à honorer leurs morts. Matilde Eiroa San Francisco aime raconter l’histoire des veuves du village de Barranca, situé dans la province de La Rioja, dans le nord de l’Espagne, où plus de 400 personnes ont été assassinées entre septembre et décembre 1936. "Jusqu’à la fin du régime franquiste, les femmes des villages environnants se retrouvaient aux abords d’une fosse commune car elles savaient que les corps de leurs hommes y reposaient. Elles se retrouvaient là, silencieuses, sans parler. Elles passaient la journée ensemble lors de la Toussaint et elles rentraient chez elles le soir", raconte l’historienne.
Ce n’est qu’en 1979, quatre ans après la mort de Franco, qu’un vrai cimetière a été construit sur cette ancienne fosse commune. Depuis 2011, une sculpture y a été inaugurée rendant hommage aux "Femmes en noir" qui n’ont jamais cessé d’entretenir la mémoire de leur mari ou leur père.
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L’Association pour la récupération de la mémoire historique
La Barranca est un exemple remarquable d’initiative populaire, qui a permis de rendre leur dignité aux victimes de la répression franquiste. Pendant longtemps, ce travail n’a pas été fait par les autorités. "Les fosses communes des soldats républicains ou des victimes de la répression n’ont jamais été exhumées ni traitées avec dignité, avant l’avènement de la démocratie. Les premières exhumations scientifiques n’ont eu lieu qu’au début du XXIe siècle", explique l’historien Alfons Aragoneses, spécialiste du franquisme.
En 2000, sous l’impulsion du journaliste Emilio Silva, l’exhumation d’une fosse commune dans laquelle se trouvaient les restes de 13 civils républicains assassinés le 16 octobre 1936 par un groupe de tueurs phalangistes, à Priaranza del Bierzo, dans la province de Léon, marque un tournant. Ces hommes, dont le grand-père du journaliste, sont les premiers à être identifiés grâce à l’analyse ADN. L’Association pour la récupération de la mémoire historique est alors créée pour pousser le gouvernement à procéder aux exhumations.

Ce mouvement a permis l’adoption en 2007 par le gouvernement socialiste de José Luis Rodriguez Zapatero, petit-fils d'un combattant de l'armée républicaine, d’une loi sur la mémoire historique destinée à honorer davantage les victimes du conflit, quel que soit leur bord. Mais ce vote a suscité de vives disputes. "Cette loi ne plaisait pas : la droite espagnole représentée par le Parti populaire (PP) estimait que cela allait rouvrir les blessures. La gauche, en particulier le mouvement associatif, la considérait comme trop timide et reprochait que l'État ne prenne pas en charge les exhumations", retrace Matilde Eiroa San Francisco.
La mise en œuvre de cette loi s’est ensuite heurtée pendant plusieurs années aux manœuvres du PP au pouvoir de 2011 à 2018 sous la conduite de Mariano Rajoy. Lors de sa campagne électorale, le futur Premier ministre avait annoncé la couleur : "Plus un centime d’argent public pour les fosses communes de la guerre".
L’arrivée du socialiste Pedro Sanchez en 2018 à la tête du gouvernement a finalement accéléré les choses. Une nouvelle loi pour la mémoire démocratique (Ley de Memoria Democrática en espagnol) a ainsi été votée en 2022. L’État est désormais responsable de la recherche des disparus de la guerre civile et du régime franquiste. C'est à lui de financer les fouilles et les exhumations dans les fosses communes. Les familles peuvent s’adresser aux autorités qui disposent d’un programme de localisation des personnes disparues et d’un programme d’identification génétique. La RTVE, la télévision publique espagnole, a ainsi recensé sur une carte à partir des données du secrétariat d’État à la mémoire démocratique, 6 000 sites identifiés comme des charniers dont 2 300 restent à exhumer.
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"Les cris, les hurlements, les coups de feu, le silence"
Depuis 2015, l’archéologue Félix Bizarro participe à ces fouilles dans différentes villes d’Estrémadure et d’Andalousie. "Ce sont des régions où la répression a été particulièrement brutale au début du conflit", rappelle-t-il. "L’un des lieux qui m’a le plus marqué est le ravin de Viznar, une zone naturelle boisée de pins où nous avons mis au jour 29 fosses communes contenant les restes de 196 personnes assassinées en 1936."

Félix Bizarro, qui a lui-même perdu un grand-oncle et une grand-tante, tous deux assassinés en 1936, travaille au sein d’une équipe composée d'historiens, d'archéologues, d'anthropologues, de physiciens et de scientifiques légistes, et même parfois de sociologues et de psychologues. "La localisation des sépultures clandestines est souvent un processus complexe. Il est important de se rappeler que ces espaces ont été façonnés par la dissimulation et l'amnésie historique. De nombreux sites ont subi des modifications spatiales et physiques, ce qui complique les travaux archéologiques. Notre travail débute par une étude historique du site : la nature de la répression, ses auteurs, les victimes et les informations dont nous disposons sur les sépultures", dépeint l’archéologue.
La plupart des victimes retrouvées sont des hommes jeunes, assassinés lors de fusillades ou d’exécutions. "Nous trouvons des traces de morts violentes dans la région postcrânienne et le crâne. Les coups de grâce sont fréquents. Nous pouvons aussi retrouver des liens entourant les mains et des fractures liées à la torture", poursuit Félix Bizarro. "Souvent la position des corps renseigne sur ce qu’ont été les derniers moments de ces personnes : les cris, les hurlements, les coups de feu, le silence."

Ces fouilles peuvent se révéler éprouvante. Le moindre petit objet renvoie à un destin brisé. Félix Bizarro se souvient d’une paire de ciseaux et d’un dé à coudre ayant appartenu à une couturière assassinée avec ses camarades ou encore d’un crayon et d’une gomme retrouvés aux côtés d’un adolescent de 16 ans tué avec 15 camarades anarchistes.
Confronté au déterrement tragique du passé espagnol, le jeune archéologue trouve du réconfort dans la joie apportée aux familles dont celles d’Antonio Carrascal Lema, qu’il a permis d’identifier. "Voir une tombe vide libérée de la terreur ou recevoir les mots d’un descendant nous rappellent l’importance de notre travail", se félicite-t-il. "Pendant 90 ans, on leur a refusé la possibilité de savoir où se trouv[ai]ent leurs proches, l'interdiction de les pleurer, de leur apporter des fleurs ou de se souvenir de leurs noms. Pendant la dictature, ces familles ne pouvaient pas parler de leurs êtres chers disparus. Ils devaient baisser la tête en voyant les assassins de leurs proches, vivant dans la peur, côte à côte. Malgré le temps qui passe, c'est une blessure transmise de génération en génération."
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"Une histoire longtemps manipulée"
Jusqu’à présent, environ 12 000 personnes ont été exhumées et près de 2 000 ont été identifiées. Le travail de recherche est encore considérable et se complique, selon l’historien Alfons Aragoneses. Le temps qui passe "a détruit les fosses communes et dégradé l’ADN", et "les proches disparaissent peu à peu".
Malgré ces difficultés, la recherche des disparus doit continuer car elle s’inscrit, selon lui, avant tout dans le cadre de la "transmission intergénérationnelle". "Il ne sert pas à grand-chose d’exhumer et de remettre les dépouilles aux familles si ce travail n’est pas connu par la société dans son ensemble, si l’on n’éduque pas les jeunes générations qui n’ont connu ni la guerre, ni la dictature, ni même les premières années de la démocratie", note-t-il.

Sa consoeur Matilde Eiroa San Francisco constate aussi que la tâche est immense et déplore les blocages orchestrés par le PP et le parti d’extrême droite Vox. "Cela est démontré par l'abrogation des lois mémoriels dans les communautés autonomes qu'ils gouvernent et par l'annonce du Parti populaire (PP) qu'il abrogerait toute législation en la matière une fois au pouvoir", analyse-t-elle.
En novembre 2019, le maire de Madrid José Luis Martinez-Almeida, membre du Parti populaire, a par exemple fait retirer du cimetière de La Almudena, le plus grand de la capitale espagnole et du pays, les plaques portant les noms de républicains fusillés par le franquisme car le monument ne respectait pas, d’après lui, la politique d’impartialité en matière de mémoire historique de la Commission historique du conseil municipal.
Les quarante années de dictature du "Caudillo" n'en finissent pas de diviser l'Espagne, plus de cinquante après le retour de la démocratie. Pour Matilde Eiroa San Francisco, il est toujours difficile de démanteler "une histoire longtemps manipulée". L'historienne estime que les fouilles sont vitales pour faire avancer l’Espagne : "Les familles ne cherchent pas à se venger ni à rouvrir une blessure. Au contraire, lorsque des tombes sont rouvertes et que les corps sont retrouvés, des blessures sont refermées. Cela aurait été le cas si le régime franquiste avait permis que les morts soient récupérés dès la fin de la guerre, comme il l’a fait pour les siens."
Quand les descendants français de républicains espagnols s'emparent de leur histoire (4/4)
Il y a 90 ans, la guerre d'Espagne (4/4). Quatre-vingt-dix ans après le début de ce conflit, l'intérêt pour son histoire est croissant, notamment en France, où vivent des descendants de républicains espagnols. Ils sont de plus en plus nombreux à se lancer dans des recherches pour retracer le parcours, souvent tragique, de leurs ancêtres.
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Selon les estimations d'historiens, il y aurait en France entre quatre et cinq millions de personnes ayant des origines espagnoles. Les vagues d’immigration ont été multiples au cours du XXe siècle, mais la plus importante remonte à la guerre d’Espagne.
Au début de l’année 1939, alors que Barcelone vient de tomber aux mains du général Franco, le chef des insurgés militaires, des milliers de républicains et leurs familles fuient la Catalogne et se dirigent vers la frontière. En quelques semaines, ils sont près de 500 000 à franchir les Pyrénées.

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Le silence dans les familles
Âgé de 24 ans, Lucas Fernando Allende Santa Cruz fait partie de ces réfugiés. Originaire de la région de Santander dans le nord de l'Espagne, il a pris les armes en 1936 pour se battre contre le soulèvement militaire. Mais après trois ans de guerre, les insurgés, soutenus par l’Italie et l’Allemagne, remportent cette lutte fratricide. Lucas Fernando Allende Santa Cruz est obligé de fuir.
D’abord parqué par les autorités françaises dans des camps d’internement surpeuplés à Argelès-sur-Mer ou encore à Gurs, il est finalement livré aux Allemands après l’armistice signé par le maréchal Pétain. Devenu travailleur forcé à la construction de la base de sous-marins de Brest, il entre en résistance en distribuant tracts et journaux. Dénoncé, il est arrêté puis déporté en juin 1944 au camp de concentration nazi de Dachau.

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Quatre-vingt-dix ans plus tard, sa fille Claudine Allende Santa Cruz fait vivre sa mémoire. "J’ai commencé mes recherches en 2009 pour tenter de retracer son parcours car il n’a pas beaucoup parlé de tout ce qu’il a vécu depuis le début de la guerre d’Espagne jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale et sa libération, en avril 1945, du camp de Dachau", explique cette habitante du Vieux-Marché, un village des Côtes-d’Armor.
Comme beaucoup, Lucas Fernando Allende Santa Cruz a repris le cours de sa vie sans se retourner sur son passé. Dans l’incapacité de rentrer en Espagne, toujours sous domination de Franco, il est reparti en Bretagne à la Libération. Il y a fait souche en se mariant avec une Française et en ayant trois enfants, dont Claudine. Peu à peu, le silence s’est installé.
"Franco est mort en novembre 1975 et, en Espagne, il n'y avait que les vainqueurs qui avaient la possibilité de raconter leur 'guerre civile', comme ils disent, alors que c'était un coup d'État en partie raté, fomenté par des militaires rebelles contre la République légalement installée et qui s'est transformé ensuite en guerre civile", explique cette descendante de républicains. "En ce qui concerne la France, je pense que sa position de non-intervention durant la guerre d'Espagne et l'accueil plutôt mitigé de tous ces Espagnols dans les camps de 'concentration' du sud de la France ont peut-être été les causes de cette omerta."
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"Cette histoire est inscrite dans mon ADN"
Pour combler les trous dans cette mémoire, Claudine Allende Santa Cruz fait partie de l’association Mémoire de l’exil républicain espagnol dans le Finistère (MERE 29). Celle-ci a pour but de faire connaître la présence de ces milliers d’exilés, mais aussi d’aider ceux qui se lancent dans leurs propres recherches. "Pas mal de descendants nous contactent pour rechercher leurs aïeux", s’enthousiasme Claudine.
À quelques centaines de kilomètres de là, dans le Val-d’Oise, au nord de Paris, Alban Sanz s’est aussi pris de passion pour l’histoire de sa famille. Il a dédié un site, "Lettres d’exil", à son grand-père Marcelino Sanz Mateo. On peut y lire les missives envoyées par celui-ci à ses proches entre le 15 mars 1939 et le 1er juin 1940. Originaire de la province de Teruel (centre-est), il a 44 ans lorsqu’il se réfugie en France en février 1939 avec sa femme et ses sept enfants. Marcelino est interné au camp d’Argelès-sur-Mer, tandis que le reste de la famille est hébergé dans le Lot-et-Garonne. Pour hâter sa libération, il s’engage dans une des compagnies de travailleurs étrangers (CTE) créées au printemps 1939 par les autorités françaises pour les utiliser comme main-d’œuvre.

Mais en juin 1940, il est fait prisonnier par les Allemands, puis transféré au Stalag XI B de l’autre côté du Rhin. Après une brève période d’internement dans ce camp de prisonniers de guerre, il est déporté à Mauthausen en Autriche en raison de son statut de républicain espagnol considéré comme un ennemi du IIIe Reich. Marcelino Sanz Mateo n’en reviendra pas. Sur 7 300 combattants espagnols immatriculés dans ce camp, seuls 2 000 ont survécu.
"Cette histoire est inscrite dans mon ADN", résume Alban Sanz. "Même si, au départ, nous savions peu de choses. Mon père nous l’a expliqué au fur et à mesure que nous grandissions. Nous savions qu’il y avait eu une guerre mondiale, mais pas forcément une guerre civile en Espagne. À la question de savoir où était passé notre grand-père paternel, la réponse était qu’il était mort à la guerre. Nous n’avons appris la vérité sur sa mort qu’à l’adolescence", poursuit ce petit-fils de déporté.
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Depuis plusieurs années, Alban Sanz constate un engouement croissant pour ce passé. Après avoir lancé son site familial, il a décidé d’aller plus loin en créant une base de données regroupant le nom des Espagnols ayant fait partie en France d’une CTE. "J’ai commencé avec un fichier de 50 personnes et j’en suis maintenant à plus de 16 000 noms. Cela va crescendo. Les Espagnols m’ont découvert et ont redécouvert les CTE. Rien qu’avec mon modeste site, je reçois cinq demandes de recherches par jour", constate-t-il. "Malgré la démocratie, l’Espagne avait 40 ans de retard sur son histoire récente. Les associations mémorielles régionales, mais aussi des universitaires ou des étudiants, se sont enfin penchés sur cette partie où il y avait un blanc, la dictature ayant tout effacé."

Le fichier espagnol
La base de données d’Alban Sanz permet à de nombreux descendants en quête d’informations de commencer leur enquête. Ces recherches ont aussi été facilitées par la mise en ligne, en mars, du "fichier espagnol" par l’Office français de protection des réfugiés apatrides (Ofpra). "Ce fichier compte 121 tiroirs métalliques contenant 185 646 fiches individuelles relatives à des réfugiés espagnols ayant demandé la protection de la France à partir de 1945 – date de création de l’Office central des réfugiés espagnols, actif de 1945 à 1952, ayant disparu ensuite et transféré ses archives et la protection des réfugiés espagnols à l’Ofpra, créé en 1952 –, même s’ils étaient entrés en France en 1936-1939", décrit Aline Angoustures, ancienne cheffe de la mission Histoire de l’Ofpra.
C’est sous l’impulsion de cette historienne et grâce à un financement du gouvernement espagnol que ces documents ont été intégralement numérisés et indexés. Leur accès est désormais disponible pour tous en ligne. Le fichier "facilite les recherches pour les descendants, y compris en complétant le recensement des victimes et en éclairant certains destins. Enfin, pour les historiens, il va renouveler l’approche de l’histoire des réfugiés espagnols en France", souligne Aline Angoustures.
Léa Barril, doctorante en civilisation espagnole à l’Université Grenoble Alpes, se félicite également de la mise à disposition de ces fiches : "Elle rend accessibles des documents qui étaient jusqu'alors plus difficiles à consulter. Les familles peuvent y retrouver des informations sur leurs proches, leur identité, leur parcours administratif. Ces documents permettent parfois de confirmer une histoire familiale, mais aussi de découvrir des informations jusque-là inconnues."
Dans le cadre de sa thèse, cette jeune historienne travaille sur les migrations espagnoles vers la France au XXe siècle. Elle a notamment étudié le cas spécifique de 55 réfugiés enterrés au cimetière de La Tronche, près de Grenoble. "Après avoir franchi la frontière française lors de la Retirada, environ 2 600 réfugiés espagnols sont accueillis dans l’urgence au centre d’hébergement de Grenoble les 2 et 3 février 1939. Les réfugiés sont principalement des femmes, des enfants et des personnes âgées. Beaucoup arrivent dans un état d’extrême fatigue et de grande précarité, certains sont en sandales et simplement vêtus de chemises en plein hiver à Grenoble. Ils ont vécu deux années et demie de guerre et souffrent pour beaucoup de sous-alimentation", raconte-t-elle.
Les cas les plus graves sont transférés à l’hôpital civil situé à La Tronche. Malheureusement, 55 d'entre eux meurent rapidement, dont 45 enfants. Leurs corps sont d’abord inhumés, puis transférés anonymement dans des ossuaires. Il faudra attendre 2025 et le travail de Léa Barril pour qu’ils retrouvent un nom.

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"Cette mémoire reste vivante"
Depuis, l’intérêt pour cette histoire tragique ne fait que s’amplifier. "Lorsque j’ai publié en 2025 mon premier message sur les réseaux sociaux pour tenter de retrouver les descendants des réfugiés espagnols du centre d’hébergement de Grenoble, les réactions ont été positives. Plusieurs descendants, qui vivent principalement en Espagne, mais aussi dans le sud de la France, se sont manifestés. Ils ont accepté de témoigner et nous avons depuis gardé un lien régulier", décrit la doctorante. "Cet intérêt s’est également manifesté lors de la cérémonie organisée en novembre dernier au cimetière du Petit Sablon avec M. le maire de La Tronche, à laquelle des descendants de réfugiés ont participé, certains ayant fait le déplacement depuis l’Espagne. Ce moment a montré à quel point cette mémoire reste vivante et importante pour les familles."

Pour l’historienne, les descendants ont aujourd’hui à leur disposition un grand nombre d’archives. "En France, ils peuvent consulter les archives municipales, départementales et nationales, qui conservent de nombreux documents sur l'accueil et le parcours des réfugiés. En Espagne, l'Archivo General de la Administracion est également une ressource essentielle pour retracer certains itinéraires", résume Léa Barril tout en ajoutant qu’un travail considérable reste à faire pour poursuivre la numérisation, mais aussi pour accompagner les jeunes chercheurs.
Après plus de 15 ans de recherches pour retracer l’histoire de son père, Claudine Allende Santa Cruz a exploré tous ces fonds d’archives. Même si elle a fait le tour du sujet, elle se réjouit désormais de pouvoir aider les autres : "Cela me fait très plaisir de pouvoir trouver des informations concernant les ancêtres de ces demandeurs. Je reçois parfois des messages très sympathiques ou un documentaire qu'ils ont tourné grâce aux justificatifs que je leur ai transmis."
Lancé dans son enquête depuis plus d'une décennie, Alban Sanz confie pour sa part avoir mieux compris qui était son grand-père. Il est allé au bout de sa quête de vérité et appréhende mieux désormais le monde dans lequel il vit : "Cela me permet de voir ce qui malheureusement se prépare, mais aussi de garder espoir au vu des milliers de gens que j’ai pu côtoyer ou contacter. Je me dis qu’il reste encore de cette flamme qui avait fait vibrer la jeune République espagnole et la française plus ancienne."