dijous, 13 de desembre del 2018

39-45 : dans la nuit des camps de France. Jaume Grau Casas.

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vendredi 16 mai 2014par Serge Bonnery
Jaume Grau était républicain espagnol. En 1939, comme des centaines de milliers de ses compatriotes, il a dû fuir son pays gangrené par le franquisme triomphant. Jaume Grau, comme nombre de Républicains, a été enfermé pendant cinq ans dans les camps français entre 1939 et 1944. Il a fait au jour le jour le récit de sa détention : un témoignage unique aujourd’hui publié sous le titre « Ulysse dans la boue » aux éditions Mare Nostrum. L’édition a été établie (préface, traduction et notes) par Marie-Hélène Mélendez. Médecin, Marie-Hélène Mélendez est l’auteur de recherches sur l’exode espagnol de 1939 et sur les camps audois de Bram et Montolieu auxquels elle s’est d’abord intéressé du point de vue médical et sanitaire avant d’élargir son champ d’investigation. 
Marie-Hélène Mélendez a accepté de répondre à nos questions. Nous lui devons (extraites de sa collection personnelle) les illustrations qui accompagnent cet entretien. Qu’elle en soit vivement remerciée, ainsi que Philippe Sallus, l’éditeur (Mare Nostrum) du journal de Jaume Grau.
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Jaume Grau photographié au camp du Récébédou (Haute-Garonne) en 1941
Qui était Jaume Grau ? Il exerçait la profession de secrétaire de mairie et c’était aussi un lettré, poète à ses heures. Il est l’auteur d’une anthologie de la poésie catalane. Il était adepte de l’esperanto et rêvait d’une langue universelle.
Sait-on quelque chose de son engagement ? C’était un républicain. Il avait été emprisonné une première fois en octobre 1934.
Dans quelle condition a-t-il rédigé ses écrits ? Il a écrit dans les camps, en prise directe avec les événements qu’il relate. C’est ce qui fait l’originalité et l’intérêt de ses textes. Il ne s’agit pas de mémoires rédigées a posteriori. Sa détention a duré plus de cinq années pendant lesquelles il n’a jamais cessé d’écrire.
Qu’a-t-il écrit ? D’abord des poèmes et du théâtre puis il s’est mis à la prose en rédigeant des petits textes très structurés. Il se définissait lui-même comme un travailleur de l’écrit.
Pourquoi écrivait-il ? Ses textes étaient d’abord destinés à être lus et partagés avec ses camarades de baraquements. Derrière les barbelés, il menait une activité culturelle. Il donnait des conférences, déclamait des poèmes. Il a aussi écrit pour témoigner. Pour que les gens sachent ce qui se passait dans les camps. Il a conscience qu’il est en train de vivre un moment important de l’Histoire. Il a voulu léguer son expérience à ses enfants.
Dans ses descriptions, on le voit soucieux du moindre détail...
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Extrait du journal de Jaume Grau écrit sur le dos d’enveloppes recyclées.
Comment ses textes vous sont-ils parvenus ? Son petit fils Jordi Grau, qui avait déjà publié les poèmes de son grand-père, m’a permis d’accéder aux documents déposés dans une bibliothèque espérantiste de Sabadell. Ils étaient rassemblés dans une valise.
Sous quelle forme se présentent les manuscrits ? Il a écrit ses pièces de théâtre et ses poèmes sur des carnets. La plupart des récits sont écrits sur de petits bouts de papiers recyclés, dos d’enveloppes... Il lui arrive d’écrire entre les lignes de pages de romans arrachées. Sous cette forme, il peut mieux dissimuler les textes pour éviter la censure.
Il y avait une censure ? Oui, c’est pourquoi il n’a pas écrit dans sa langue, le catalan, qui n’était pas reconnu dans les camps, ni en esperanto qui était interdit. Il a écrit en castillan. Il cachait tellement bien ses papiers qu’un grand nombre a été mangé par les rats...
En quoi a consisté votre travail éditorial ? J’ai retranscrit et traduit les textes après les avoir remis dans l’ordre chronologique. Je les ai aussi resitués dans leur contexte historique pour aider à leur compréhension.
Comment qualifiriez-vous le travail de Jaume Grau ? Il nous a livré un document exceptionnel écrit dans des conditions exceptionnelles. Ce qui frappe, c’est le ton qui n’est jamais plaintif.
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Vue du camp de Bram (Aude).

Une voix dans la nuit

Arrivé en gare de Cerbère le 4 juillet 1939, Jaume Grau a été détenu à Argelès, Bram, Montolieu, au Récébédou (Haute-Garonne), à Nexon et Séreilhac (Haute-Vienne) ainsi qu’au château Tombebouc (Lot-et-Garonne). Ce périple en fait l’un des témoins majeurs de la vie dans les camps français. La publication des écrits de Jaume Grau devrait toucher les lecteurs au-delà des seuls spécialistes de la guerre d’Espagne. Car c’est la voix d’un homme qui s’élève, ici, un homme témoin du siècle de l’enfermement, de la déshumanisation et de l’extermination. Une voix dans la nuit du monde.

« Assister à la mort » (extrait du journal de Jaume Grau)

On peut considérer qu’il y a deux situations : assister à la mort et assister à la mort. Une chose est de se trouver présent au moment du dernier soupir. Voir mourir ses compagnons de baraque dans un camp de concentration est une tout autre chose. Voir mourir. Voir mourir dans un camp de concentration. Voir mourir à l’étranger. Voir mourir dans un camp de concentration étranger. J’avais eu une crise cardiaque en prison. Je fus sur le point de mourir et j’eus de nombreuses crises cardiaques dans les camps de concentration. Et j’entendis dire à mon sujet : « Voyons si cette nuit il aura une autre crise... » Mourir en prison et mourir en camp de concentration est pire que mourir dans la rue. En Catalogne, il y a une expression familière : « Tu as peur de mourir habillé ». De toute façon, la mort finit par arriver et c’en est fini de la vie. Peu importe que la vie soit un cycle et que l’on s’accorde à dire que la vie est une prison ou un camp de concentration.
La mort doit être une décentration et si, dans la vie nous sommes décentrés, il vaut peut-être mieux mourir. Si on pouvait choisir la façon de mourir. Mais on ne peut pas l’imaginer. Pour moi, la mort est la perte de sa propre lucidité. Le reste n’est rien d’autre que l’attente du corbillard. Les esprits forts se moquent de la façon dont ça se déroule. S’il faut mourir, autant mourir. Mais mourir seul, sans le décorum de la famille, sans la patrie, sans la religion, sans l’un des trois decorums, c’est un spectacle peu brillant. On ne peut se voir entre deux cierges et dans un cercueil ! Ou qu’il n’y aurait, dans le meilleur des cas, qu’un grossier cercueil de bois blanc. Ou, comme dans le camp du Récébédou, qu’ils mettraient trois cercueils l’un sur l’autre sur une voiture, attachés et tirés par une mère et sa fille en guise de chevaux... [1]
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Les Républicains espagnols mutilés furent parmi ceux qui demeurèrent le plus longtemps prisonniers dans les camps français entre 1939 et 1945.

Vous ne valez rien... (extrait du journal de Jaume Grau)

En tant que poète invalide, je continue à croire en la poésie, mais je suis sceptique pour ce qui est de l’invalidité. Le plus optimiste d’entre nous a ici des moments, quelques moments de découragement. Après vingt sept jours passés à l’infirmerie, je n’ai passé que quatre jours dans la baraque des convalescents. Une convalescence très courte. On me renvoya mystérieusement, sans une seule explication, sans une seule intervention médicale... Je me dis : « Ah oui, je vais bien donc ! ». Ils m’ont renvoyé dans la baraque 26, mais je ne savais pas qu’il s’agissait alors d’une baraque pour invalides et mutilés. Je m’étonnai à mon arrivée de trouver autant de gens-déchets, autant de déchets. Il faut dire qu’ici, tout le monde ou pratiquement tout le monde est une épave ! Au bout de deux jours, le chef de la baraque, lui-même éclopé, me renseigna : « Mais qu’est-ce que vous avez cru ?... Ne voyez-vous pas que les gens ici ne valent rien ? » J’étais un peu affligé et préoccupé par mon invalidité. Mais le chef de la baraque me consola : « Ne vous inquiétez pas, ne voyez-vous pas que les lentilles donnent peu de force ? Et quant à ce qui est de votre surnom de "poète invalide", cela n’a aucun sens : cela signifie simplement que vous ne valez rien comme poète ! ».

Jaume Grau, « Ulysse dans la boue », journal des camps français 1939-1944, édition établie par Marie-Hélène Mélendez. Chez Mare Nostrum. 575 pages, 30 euros. http://www.marenostrumedition.com/catalogue/thematiques/guerre-exil-et-camps/ulysse-dans-la-boue/


[1Ce texte, écrit au camp du Récébédou en Haute-Garonne, s’intitule « La mort par insuffisance mitraille ». Il témoigne de l’humour caustique dont peut parfois faire preuve Jaume Grau dans des circonstances tragiques et révèle son réel talent d’écrivain.