dilluns, 11 de febrer de 2019

IL Y A 80 ANS, LA RETIRADA UNE ENFANCE DANS LES CAMPS FRANÇAIS


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Fin janvier 1939, des milliers de réfugiés espagnols ont fui le régime de Franco pour la France. Enfermés dans des camps par le gouvernement, ils ont connu le froid, la faim et la peur. Antonio de la Fuente, âgé de 9 ans, était l’un d’entre eux.

«Les enfants, nous sommes républicains, avant tout républicains.» La maxime de son grand-père résonne encore aux oreilles d’Antonio de la Fuente. Celle-ci a influencé l’histoire de sa vie, qu’il raconte à 89 ans avec pudeur et méthode. L’histoire, longtemps oubliée, d’un exil et d’un enfermement.
Antonio a 9 ans quand son existence bascule. Depuis deux ans et demi, la guerre civile fait rage en Espagne, où il est né. Le 26 janvier 1939, la ville de Barcelone tombe aux mains des troupes du général Franco. La République, instaurée légalement en 1931, est en déroute. Deux jours plus tard, la frontière française est ouverte aux civils, puis aux soldats républicains le 5 février. En quelques semaines, un demi-million de réfugiés fuient leur pays pour la France. Un exode massif connu sous le nom de Retirada, la retraite en espagnol.
Avec sa mère, sa grand-mère, sa tante et ses quatre frères et sœurs, âgés de 5 à 17 ans, Antonio prend un train à Puigcerda, où il vit. Son père, carabinier, et son frère Paco, en âge de combattre, restent en Espagne. La famille arrive à la gare de Latour-de-Carol, dans les Pyrénées-Orientales.
Les femmes, les enfants et les vieillards sont dispersés en France, dans des centres aux conditions de vie très rudimentaires. Antonio et sa famille sont enfermés plusieurs mois au camp militaire dit «de Verdun», à Rennes. Jusqu’à la déclaration de guerre de la France, en septembre 1939. Les autorités leur annoncent alors qu’ils vont être renvoyés en Espagne.
Mais les exilés se rebellent. «A chaque ville où on passait, on criait depuis le train “España, no !” Nous nous sommes finalement retrouvés enfermés au camp de Saint-Cyprien», explique Antonio.

LES CAMPS SUR LA PLAGE
Ce camp de Saint-Cyprien, tout comme ceux d’Argelès-sur-Mer et du Barcarès, ont été créés sur les plages du Roussillon, dès les premiers jours de la Retirada, par les autorités françaises. Placés sous tutelle du ministère de la Guerre et de la Défense nationale, ils ont d’abord regroupé les hommes et soldats républicains. Dans la plus grande improvisation, des barbelés ont simplement été dressés sur le sable, dans lequel les exilés ont dû creuser des trous pour se protéger du froid. Pour le gouvernement, dépassé par le nombre de réfugiés, le maintien de l’ordre a primé sur les considérations humanitaires.
«En septembre, quand nous sommes arrivés, les hommes du camp avaient eux-mêmes construit des baraques. A l’intérieur, on dormait sur de la paille», décrit Antonio. Avec sa famille, il est placé dans le camp réservé aux femmes et aux enfants. Quelques mois plus tard, ils sont transférés au camp d’Argelès-sur-Mer. Son père et son frère, qui ont franchi la frontière en février, sont eux passés de camp en camp. La famille est séparée durant toute la guerre.
Des «camps de concentration»
En 1938, le gouvernement de la IIIe République adopte des mesures visant à surveiller et contrôler les étrangers jugés «indésirables». «C’était les étrangers qui n’étaient plus reconnus ou protégés par leur pays, surtout des réfugiés politiques»,précise l’historienne Geneviève Dreyfus-Armand. Le décret du 12 novembre 1938 autorise leur internement dans des centres spéciaux, sous une surveillance constante. Il est appliqué pour la première fois à grande échelle pour les républicains espagnols en 1939. Les camps où sont internés les Espagnols sont nommés par les autorités «camps de concentration». Ce terme est souvent employé dans les textes officiels dans le sens de concentrer en un lieu des personnes jugées indésirables pour les surveiller. La signification diffère cependant de celle qui sera donnée plus tard aux camps nazis.
Le premier souvenir d’Antonio des camps sur la plage est net dans son esprit : de frêles baraques, qu’il décrit avec précision, résistant difficilement à la tramontane. «Quand le vent soufflait très fort, le sable s’accumulait sur les parois. Le matin, nous étions recouverts de plusieurs centimètres de sable», se rappelle Antonio.
Les conditions d’hygiène sont catastrophiques. «Au début, il n’y avait pas de toilettes. Nous buvions de l’eau saumâtre, pompée au bord de la mer. Après, ils ont trouvé des solutions, comme des citernes», précise Antonio. La gale et les poux envahissent les camps. La dysenterie et les autres épidémies font des ravages. «Avec mes frères et sœurs, nous n’avons pas été malades. Nous avons eu une chance extraordinaire.»
Plusieurs milliers de personnes meurent dans l’ensemble des camps, les deux premières années. «Il est impossible de donner des chiffres exacts car les effectifs des camps variaient d’un jour à l’autre, les réfugiés étant sans cesse déplacés, explique l’historienne Geneviève Dreyfus-Armand. Le taux de mortalité était en tout cas beaucoup plus élevé que dans la population ordinaire.»
Les enfants cherchent avant tout à remplir leurs estomacs vides. «On nous donnait un petit bout de pain pour la journée, des tomates ou des topinambours à moitié cuits. Mon frère récupérait dans la cuisine principale de la graisse qui flottait dans les eaux usées ou des épluchures, qu’on faisait cuire avec quelques brindilles ramassées sur la plage», confie Antonio. Il murmure : «Vous savez, quand on a faim…»
Les réfugiés subissent la surveillance militaire des troupes coloniales, les tirailleurs sénégalais et les spahis marocains. Ils ont été déployés pour limiter le recours aux gardes mobiles. On considère alors aussi que ces hommes sont moins sensibles au destin des combattants républicains espagnols. Ces derniers vivent comme une violente humiliation la suspicion et le mépris dont ils font preuve. «C’était impressionnant, laisse échapper Antonio. On faisait attention à respecter la règle. Des personnes ont voulu s’échapper. Elles ont été pourchassées et arrêtées d’un coup de baïonnette ou de sabre.»
Les camps se vident peu à peu. Des réfugiés sont rapatriés, embauchés pour travailler à l’extérieur des camps ou s’engagent dans la Légion étrangère. A partir de juin 1940, Antonio passe quelques mois à Bram, un camp dans l’Aude sur des terres marécageuses si humides que «les grains de blé dans la paille germent au printemps». Avant de revenir à Argelès en novembre. En France, la guerre est terminée. Le régime de Vichy prend alors le contrôle des camps.


«A RIVESALTES, NOUS AVONS EU FROID, FAIM ET PEUR»
Début 1941, les familles espagnoles encore présentes dans les camps des plages sont transférées à Rivesaltes, un camp militaire dont une partie a été aménagée pour interner des civils. Antonio, sa grand-mère, sa mère, sa tante, ses frères et ses sœurs y sont envoyés en juillet. Il y retrouvent des Juifs et des Tsiganes. L’ancien réfugié résume, laconique : «A Rivesaltes, nous avons eu froid, faim et peur.»
Le froid transperce les baraques en bois non chauffées. «Le camp était plus spacieux. A l’intérieur, on avait des ballots de paille et des cadres en bois avec quatre pieds pour dormir. En été, il faisait une chaleur épouvantable mais on pouvait se mettre à l’ombre. En hiver, si on n’avait pas de moyen de se couvrir, on ne pouvait rien faire», soupire Antonio.
La faim s’accentue, d’autant plus depuis l’occupation allemande. La nourriture est rationnée pour toute la population. Dans le camp, le manque cruel de provisions et d’hygiène provoque de nombreux décès. Malade, la grand-mère d’Antonio meurt dans une ambulance qui la conduit à l’hôpital.
Toujours sous étroite surveillance, certains sont embauchés par des agriculteurs de la région. Le frère et la sœur d’Antonio participent aux vendanges, à la cueillette des abricots. Ils sont autorisés à acheter, avec leur très faible rémunération, quelques biscuits chez les commerçants du coin.
Travail obligatoire, déportations et Résistance
Au camp de Bram, Paco, le frère aîné d’Antonio, est enrôlé dans une compagnie de travailleurs étrangers. Créées dès avril 1939, ces unités militarisées regroupent des réfugiés qui travaillent surtout dans l’agriculture. D’abord basé sur le volontariat, le travail devient obligatoire quand la France entre en guerre. Sans salaire, les prestataires sont contraints de participer à l’économie de conflit. Ces hommes sont en première ligne lors de l’invasion allemande. «Ce sont les premiers déportés à partir du territoire français, dès l’été 1940, précise Geneviève Dreyfus-Armand. Sous Vichy, devenues des groupements de travailleurs étrangers, ces unités servent de réserves de main d’œuvre aux autorités françaises pour répondre aux demandes allemandes et épargner les Français.» Paco est forcé de travailler sur le Mur de l’Atlantique, la ligne de fortifications côtières du IIIe Reich. Comme beaucoup de réfugiés espagnols, il rejoint ensuite la Résistance. Pour eux, libérer la France est une première étape vers la libération de l’Espagne.
Des associations tentent difficilement de combler les besoins, notamment le secours aux enfants de la Croix-Rouge suisse. «Chaque enfant avait un parrain en Suisse qui lui envoyait des vêtements, des produits alimentaires achetés là-bas», se souvient Antonio.
Pour le jeune garçon, âgé alors de 12 ans, et ses camarades, un autre besoin reste vital : celui de jouer. «On a fabriqué des billes avec de la terre glaise. On les a fait sécher au soleil mais elles se cassaient. Alors on les a fait cuire pour les durcir. On était très ingénieux», lance le vieil homme, avec un sourire malicieux et une pointe de fierté.
Ces rares moments d’insouciance sont rapidement balayés par la peur omniprésente. «On ne savait pas de quoi le lendemain serait fait, ni pour nous, ni pour les autres», assure Antonio, sans toutefois s’abandonner à ses émotions. Tout au long de son récit, avec une retenue protectrice, il se rattache avant tout aux faits.
Cette peur prend un autre visage quand les premiers convois de Juifs partent du camp, dès l’été 1942. «Une ligne de chemin de fer entrait directement dans le camp, précise Antonio. Le soir, on entendait le bruit des grandes portes coulissantes des wagons qui se fermaient. On ne savait pas à quel sort ces personnes étaient destinées. On a parfois essayé de les cacher sous nos couvertures. Mais les gardes les ont trouvées.»
Le camp de Rivesaltes devient le principal centre où sont regroupés les Juifs de la zone non occupée. Près de 2 300 d’entre eux sont déportés par l’Etat français entre les mois d’août et novembre 1942. Plus de la moitié, des enfants pour la plupart, sont toutefois sauvés grâce aux œuvres d’assistance, aidé du représentant du préfet dans le camp.


VERS LA LIBERTÉ
Fin novembre, les Allemands s’emparent du camp, qu’ils font évacuer. Antonio et sa famille sont envoyés au camp de Gurs, où ils restent jusqu’en mai 1943. Un soir, on les fait monter dans des wagons à bestiaux. «Des amis espagnols de ma grand-mère étaient dans le train avant le nôtre, avec des Juifs. On a su après qu’ils avaient été déportés en Allemagne», assure Antonio. Lui et ses proches ne connaissent pas leur prochaine destination.
Durant le trajet, le train s’arrête. «Nous étions sur un viaduc, à plus de 100 mètres de hauteur. Des gardes mobiles se sont placés à chaque extrémité. Nous sommes restés dans le wagon, avec quelques provisions, durant des jours», décrit Antonio. L’expérience humiliante de ces wagons demeure douloureusement ancrée dans sa mémoire.
Ils arrivent finalement dans le Puy-de-Dôme. D’abord installés dans un ancien centre thermal, ils sont ensuite envoyés dans un centre d’accueil à Combronde. Autorisés à circuler dans le village, les enfants fréquentent des classes ouvertes pour eux. A 14 ans, Antonio travaille également dans les champs.
Mais la guerre n’est pas terminée. «Un après-midi de l’été 1944, des miliciens sont arrivés, raconte Antonio. Ils nous ont mis contre un mur, les enfants et les femmes, en nous menaçant avec leurs mitraillettes. Ils voulaient qu’on leur donne les noms des maquisards. On a tenu tout l’après-midi, sans rien dire. Un officier allemand, qui passait par là, a finalement dit aux miliciens d’arrêter. Ce n’étaient pas tous des SS.»
Fin août 1944, la ville de Combronde est libérée. Mais Antonio doit encore récupérer des laissez-passer à la gendarmerie pour avoir le droit de sortir de la commune. Le 15 mars 1945, comme tous les Espagnols ayant fui le franquisme, il obtient enfin le statut de réfugié politique et un certificat lui permettant de voyager.
Deux mois plus tard, l’Allemagne capitule, mettant fin au conflit européen. Un jour qu’Antonio se remémore avec émotion. «Le 1er mai 1945, à Combronde, il avait neigé des gros flocons. Et le 8 mai, il faisait un soleil radieux. Les cloches sonnaient. Dans les rues, tout le monde criait, chantait, dansait. C’était formidable. La peur était finie.»
Empli d’une nouvelle liberté, Antonio entre dans un centre de formation pour apprendre le métier de tourneur sur métaux. Son CAP en poche, il part pour Perpignan pour trouver du travail. A un bal, il rencontre Huguette. En 1962, il obtient la nationalité française. Marié, père de trois filles, il construit définitivement sa vie en France.


TRANSMETTRE LA MÉMOIRE
Antonio n’a jamais envisagé de rentrer en Espagne. «La France, c’est mon pays», affirme-t-il. L’idée lui a d’abord été inconcevable. «Je suis républicain, je l’ai toujours été. Le régime franquiste a duré longtemps, jusqu’en 1975. Après, j’étais marié, j’avais mes enfants. On était bien ici.» Il a refusé la double nationalité.
Lorsqu’il évoque ce qu’il a vécu, il n’exprime pas de colère à l’égard de la France. «On n’oublie pas, mais c’est le passé maintenant. A cette époque, des millions de personnes ont aussi vécu des choses terribles en France à cause de la Seconde Guerre mondiale. Il faut regarder vers l’avant. A mon âge, je n’ai plus la force de râler», souffle-t-il.
Pourtant son histoire, celle de milliers de républicains espagnols, a longtemps été occultée dans la mémoire collective, par méconnaissance ou par volonté d’oublier. Sur les plages, les baraques ont rapidement été démolies. En 1940, une grave inondation a détruit le cimetière du camp d’Argelès-sur-Mer. Le seul existant est celui du camp de Septfonds. «Aujourd’hui, à Argelès, les plages sont des lieux de vacances, avec des villas et des hôtels», se lamente Antonio.
Pendant des années, les survivants et leurs enfants ont organisé des rassemblements, fondé des associations. Antonio a été l’un des premiers membres de la FFREEE (Fils et filles de républicains espagnols et enfants de l’exode). La mémoire a ressurgi à partir de la fin des années 1990. A Argelès par exemple, des monuments ont été installés marquant l’entrée du camp ou rendant hommage aux disparus. Cette année, pour les 80 ans de la Retirada, de nombreux événements sont prévus dans le pays.
Sans être militant, Antonio s’est investi dans la création du mémorial de Rivesaltes, inauguré en 2015. Il a souvent témoigné auprès d’élèves. «Ils me demandaient comment était le manger, ce qu’on faisait. Quand ils arrivaient avec leur crayon et leur carnet, c’était formidable. Parfois, j’en ai presque pleuré.» Dans d’épais classeurs, il a minutieusement archivé des dizaines de coupures de presse en lien avec son histoire. Aujourd’hui, affaibli par la maladie et le décès récent de sa femme, Antonio garde l’envie de transmettre la mémoire. Si ses idées s’embrouillent parfois, il détaille toujours inlassablement, avec lucidité, les images et les informations gravées dans son esprit.
Pourtant, avec ses propres enfants, parler de son enfance semble trop difficile. «Le ressenti n’est pas le même», confie-t-il, du bout des lèvres. Martine, sa fille cadette de 65 ans chez qui il vit dorénavant, confirme : «Petites, nous ne comprenions pas pourquoi notre père ne voulait jamais aller à la plage.»
Ses filles ont souffert de cette situation, sentant que leur père cachait un lourd passé. «Papa n’a pas du tout fait la transmission, explique Nicole, la plus jeune. Pour moi, il a eu une vie de résignation, le travail, la famille, c’est tout. On a toujours ressenti de la souffrance, de la tristesse. Des moments de fêtes où il y avait un nuage noir.»
Aujourd’hui, les témoins de cette vie dans les camps disparaissent peu à peu. «Les gens avec qui j'étais dans les camps au début, je n’en connais plus. Certains se sont mariés, installés ailleurs, d'autres sont morts...»,résume Antonio. Les descendants prennent alors la responsabilité d’entretenir la mémoire, pour que l’histoire de leurs parents occupe enfin toute sa place dans l'histoire.
Textes Solenn Sugier
Illustrations Harmonie Imperiale
Production Libé Labo
Article publié le dimanche 10 février.