dimecres, 30 de maig del 2018

Franco, la médaille du déshonneur

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Le dictateur espagnol a été décoré de la Légion d’honneur en 1928. Jean Ocana, fils d’un républicain déporté à Mauthausen, se bat pour que la France lui retire cette distinction.

LE MONDE |  • Mis à jour le  |Par 

Jean Ocana chez lui à Mazamet, dans le Tarn, le 26 avril.
Depuis quelques mois, le pimpant petit salon d’été de sa maison, à Mazamet (Tarn), est devenu son quartier général. Les bibelots et les plantes vertes choyés par son épouse côtoient désormais les classeurs, les livres et les albums photos empilés sur la table ronde habituellement recouverte d’un napperon brodé. Ancien juriste, Jean Ocana, 78 ans, photocopie, numérise, écrit (beaucoup), téléphone, consulte et interpelle.
Dans cet intérieur de paisibles retraités, ce fils de républicain espagnol, naturalisé français en 1956, mène le combat de sa vie : faire rayer le nom de Franco du tableau de la Légion d’honneur. Le général putschiste (1892-1975), allié d’Hitler et de Mussolini, a été récompensé par Paris à deux reprises. Une première fois en 1928, quand il devient officier de l’ordre napoléonien, puis en 1930, lorsqu’il est élevé au grade de commandeur, sur la recommandation de son ami Philippe Pétain. Le ministre de la guerre, André Maginot, se déplacera à Madrid pour lui remettre en personne le glorieux insigne.
Certes, à l’époque, la guerre civile espagnole n’a pas débuté, ni les années sombres de la dictature franquiste, mais le général a déjà semé la terreur en Afrique du Nord pendant le conflit colonial du Rif. Dans son monumental ouvrage Une guerre d’extermination. Espagne 1936-1945 (Belin, 2016), l’historien britannique Paul Preston décrit l’exaltation de Franco quand il relate, en 1922, dans son journal personnel, la destruction des villages marocains par ses troupes et le sort réservé à leurs défenseurs, mutilés et décapités. L’autocrate, qui prie la Vierge chaque matin, y rapporte aussi, admiratif, comment son clairon, encore adolescent, trancha un jour l’oreille d’un captif.
Pourtant, sur la fiche de renseignements destinée à la grande chancellerie de la Légion d’honneur, signée le 15 octobre 1930 par Charles Corbin, ambassadeur de France en Espagne, il est certifié que « la moralité de M. le général Franco »permet, sans aucune réserve, sa promotion dans la cohorte la plus prestigieuse de la République française.
Le Caudillo fera preuve de la même barbarie dans son propre pays contre les républicains : selon Paul Preston, plus de 150 000 personnes furent alors assassinées. Du côté des nationalistes, on recensa 50 000 victimes.

Bribes tragiques

Jean Ocana se refuse, lui, à admettre que « le nom de Franco puisse être associé au mot “honneur” ». Cet ancien consul honoraire d’Espagne à Rodez (Aveyron) ressent l’infamie au plus profond de sa chair. Est-ce pour cela que ses mains ne restent pas tranquilles et que ses yeux pleurent souvent en silence ? Devant lui, exposées sur la table du salon devenue mausolée, les bribes tragiques de sa vie. D’abord, ce recueil où, sur la couverture en cuir bleu, il est écrit en lettres majuscules dorées : « A mon père. » En 1936, José Ocana, 29 ans, officier républicain cantonné à Albacete, à 300 km au sud-est de Madrid, où il habite avec sa famille, est chargé de réquisitionner les maisons des franquistes pour y loger les brigades internationales. André Malraux deviendra l’un de ses amis.
La carte de déporté politique de Joseph Ocana, le père de Jean Ocana.
Condamné à mort par les tribunaux fascistes, le soldat abandonne trois ans plus tard femme et enfants pour fuir en France, où il s’engage, en septembre 1939, au 22e régiment de marche des étrangers. Fait prisonnier en juin 1940, il sera déporté à Mauthausen avec 7 000 autres « rouges » espagnols. Franco a convaincu Hitler : les républicains doivent être considérés comme des apatrides qu’il faut interner dans les camps du Reich. José survit à l’enfer nazi, mais l’odeur de la mort planera à jamais sur la famille Ocana, enfin réunie après-guerre à Mazamet. « J’avais 7 ans pour notre premier Noël en France, se rappelle Jean. Quand papa a vu le sapin dans la salle à manger, il a arraché les guirlandes électriques sans dire un mot. Un an avant sa mort, en 1989, il a fini par me raconter les nuits du 24 décembre à Mauthausen. Les SS dansaient autour d’un grand sapin illuminé. Derrière l’arbre, la fumée du four crématoire montait dans le ciel. »
Sur la table du salon, il y a aussi ces quelques pages dactylographiées qui commencent par « A mon frère. » Elles nous transportent fin octobre 1940, à Albacete. Jean a 8 mois. Son frère aîné, 3 ans. Le gamin, appelé José comme son père, souffre du ventre. Sa mère, Raymonde, l’emmène chez un médecin qui, malheureusement, l’identifie : elle est la femme du républicain recherché par la Guardia Civil. Sympathisant de la Phalange, le praticien demande à examiner l’enfant, seul. Après quelques minutes, il ressort de son cabinet, portant à bout de bras le petit, évanoui, qui présente des traces violacées autour du cou. « Tenga un hijo de rojo de menos » (« Tiens, un fils de rouge de moins »), lance-t-il à la mère, en lui tendant José, qui mourra quelques heures plus tard après une affreuse agonie. L’étrangleur ne fut jamais inquiété. « Maman ne pouvait pas aller à la police. Elle nous aurait tous mis en danger, murmure Jean Ocana, la voix brisée. Et puis, elle connaissait la peur. Elle avait déjà été torturée par les franquistes, qui voulaient lui faire avouer la cachette de mon père. Elle refusa de parler. »
Dans l’album de famille de la famille Ocana, une photo de José Ocana, le père de Jean, au camp de Mauthausen.

Peut-on enlever le ruban rouge à une personne décédée ?

Le septuagénaire prononce alors en espagnol le mot « dignidad » (« dignité »), que sa chère « mama » avait écrit sur une feuille de papier punaisée au-dessus de son bureau d’écolier, dans la maison de Mazamet. Ces huit lettres guident aujourd’hui sa bataille contre la médaille de Franco.
Les premières escarmouches avec la grande chancellerie de la Légion d’honneur débutent en 2016. Jean Ocana vient de découvrir l’existence de la décoration accordée en 1930 au despote, dans le nouveau livre du journaliste et écrivain Gilbert Grellet : Un été impardonnable. 1936 : la guerre d’Espagne et le scandale de la non-intervention (Albin Michel). Appuyé par l’Amicale nationale de Mauthausen et plusieurs associations défendant la mémoire des victimes du franquisme, il écrit, le 6 avril, au général d’armée Benoît Puga, grand chancelier de l’ordre, lui demandant de proposer au président de la République le retrait de la distinction accordée à Francisco Franco Bahamonde. Le fils de républicain ne doute pas, alors, un instant d’être entendu.
La réponse tombe six jours plus tard. Le général Puga, 65 ans, catholique traditionaliste, refuse de lancer la démarche, au motif que le retrait posthume d’une décoration n’est pas possible. Une seconde lettre, envoyée en novembre de la même année, prie le grand chancelier de revoir sa position, mais il persiste dans sa fin de non-recevoir. Le 11 avril 2017, Jean Ocana entreprend de saisir le tribunal administratif de Paris pour faire annuler la décision de la grande chancellerie de ne pas examiner officiellement sa demande. La justice rejette sa requête le 6 février 2018. L’affaire est désormais en appel. Sollicitée par Le Monde, la grande chancellerie n’a pas souhaité s’exprimer, « préparant sa défense pour l’instruction toujours en cours », indique-t-elle par courrier électronique.
« PEUT ÊTRE RETIRÉE À UN ÉTRANGER LA DISTINCTION DE LA LÉGION D’HONNEUR SI CELUI-CI A COMMIS DES ACTES OU A EU UN COMPORTEMENT SUSCEPTIBLES D’ÊTRE DÉCLARÉS CONTRAIRES À L’HONNEUR OU DE NATURE À NUIRE AUX INTÉRÊTS DE LA FRANCE À L’ÉTRANGER OU AUX CAUSES QU’ELLE SOUTIENT DANS LE MONDE »
Deux juristes – mari et femme, précisons-le – accompagnent le retraité de Mazamet dans sa croisade, mais ils refusent d’être payés. Pour eux, l’honneur ne se marchande pas. Le couple se complète bien. Avocate au barreau de Paris, Sophia Toloudi est tout feu, tout flamme, tandis que son époux, Thomas Hochmann, professeur de droit public à l’Université Reims Champagne-Ardenne, temporise. Face à eux, les meilleurs spécialistes du code de la Légion d’honneur. Mais cette armada ne semble guère impressionner les quadras animés par « la justesse morale de leur cause ».
Sur le fond, la question à trancher est la suivante : peut-on enlever le ruban rouge à une personne décédée ? Une partie de l’argumentaire de la grande chancellerie repose sur l’article R135-2 du code : « Peut être retirée à un étranger la distinction de la Légion d’honneur si celui-ci a commis des actes ou a eu un comportement susceptibles d’être déclarés contraires à l’honneur ou de nature à nuire aux intérêts de la France à l’étranger ou aux causes qu’elle soutient dans le monde. » Autant de conditions remplies par Franco, mais l’article ne précise pas – le diable se cache dans les détails – si ce retrait peut s’appliquer à un défunt.

Une galerie de noms peu respectables

Les experts du général Puga avancent un deuxième élément, majeur à leurs yeux : un décoré doit pouvoir se défendre quand une action disciplinaire est lancée à son encontre. C’est le principe du contradictoire, fondement de toute justice. Or, atteste la grande chancellerie, jusqu’à preuve du contraire, il est impossible de contacter un mort. Pour Thomas Hochmann, « ce raisonnement n’emporte pas la conviction, car la communication avec une personne décédée est une formalité impossible, et à l’impossible nul n’est tenu ». Le Conseil d’Etat, précise-t-il, a d’ailleurs réaffirmé cette règle en décembre 2017, qui exonère l’administration d’accomplir des démarches auxquelles il lui est matériellement impossible de se plier.
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« Je pense que M. Ocana aurait gagné en première instance s’il s’était agi de faire retirer la Légion d’honneur à Hitler, réagit un conseiller d’Etat, qui tient à rester anonyme. Un juge administratif sait se montrer imaginatif et pragmatique quand il le faut. Mais retirer la Légion d’honneur à un ex-dictateur, c’est aussi ouvrir la boîte de Pandore… » En effet. Des milliers d’étrangers ont été honorés par la France depuis la création de l’ordre en 1802. Sur son site, la grande chancellerie propose les portraits de certains d’entre eux : Chaplin, Verdi, Senghor, Fleming, Rostropovitch, Calder. Mais derrière cette galerie respectable se cache une autre, qui l’est beaucoup moins : Franco, Mussolini, Ceausescu, Bokassa, Bongo, Mobutu… Tous décédés, le ruban à la boutonnière.
La liste reste très incomplète, en raison de l’opacité qui entoure les décorés étrangers. Ainsi, au nom de la realpolitik, leur distinction n’est pas publiée au Journal officiel. De même, le président de la République, grand-maître de l’ordre, peut récompenser tout haut responsable étranger de son choix sans que personne n’ait son mot à dire. Emmanuel Macron, soucieux de « revaloriser » la Légion d’honneur, a exigé en janvier une baisse de 50 % du contingent annuel de décorés, fixé désormais à 1 500 pour les civils. Voilà pour le flux de la cohorte, mais que pense-t-il du stock nauséabond ? « Pour l’Elysée, cette affaire Franco est l’occasion d’agir afin de ne plus être empoisonné par des révélations successives, comme celle de la Grand-Croix de Bachar Al-Assad, qui ternissent tant l’Ordre », estime Olivier Ihl, professeur à l’Institut d’études politiques de Grenoble et auteur de l’essai Le Mérite et la République (Gallimard, 2007). Pour signifier cette volonté républicaine et actualiser le code de la Légion d’honneur, il suffirait d’un décret pris en conseil des ministres après avis du Conseil d’Etat.
Le soir, quand il éteint la lumière, Jean Ocana voit le visage de son père. Depuis 2016, il lui a fait une promesse : apporter à Madrid, au général Juan Chicharro Ortega, président de la Fondation Francisco-Franco, une institution fière de diffuser « l’œuvre du Généralissime », le document établissant le retrait de la Légion d’honneur au dictateur. Après et seulement après, confie-t-il, il pourra mourir.